PHEDRIENNE

Dans son atelier nimbé d’une lumière crue, descendant à flots de la verrière surchauffée par le soleil d’Août, Sylvie, empêtrée dans sa blouse maculée de taches, sentait la sueur ruisseler dans son dos, levant tout au long de sa colonne vertébrale de dangereux frissons. Devant elle, sur l’antique chevalet de bois rainuré et vieilli, sa dernière toile la narguait et posait sa question énigmatique : que vas-tu faire de moi ?

Sa palette à l’ancienne, précieux trophée chiné aux puces locales, dégoulinait de couleurs nues, d’une crudité violente, aussi violente que les battements de son cœur qui cognait sourdement contre ses côtes oppressées.

Lorsque Sylvie peignait, son air se raréfiait, elle peignait en apnée, à grands coups de pinceaux masculins et affermis, les tendons et les muscles de ses bras tendus et compacts, durs ! Jamais elle n’avait accédé à la souplesse de poignet réclamé par son maître ! Ses aplats de couleurs, toujours épais, dessinaient en relief des lignes abruptes, des horizons où elle essayait désespérément d’accrocher une lumière, un sens, comme la ligne invisible de ses rêves. Son visage long et fin, à la peau neigeuse, se plissait et se creusait de lignes régulières, deux rides profondes marquant alors les commissures de ses lèvres, comme des virgules amères et interrogatives. Ses deux sourcils blonds, duveteux, se levaient en arc, imprimant à ses traits délicats un masque de théâtre japonais, à la fois ridicule et touchant. Intemporel, son regard bleu ardoise, toujours sérieux et rêveur ne lui donnait aucun âge. Du reste, dans son esprit, elle n’en avait pas. Son éphéméride personnelle se calait sur les heures, les jours passés à travailler là, dans ce lieu calme et baroque où la poussière s’accumulait en strates épaisses sur les rayonnages croulants de livres,  où la couleur des murs disparaissait derrière un enchevêtrement de toiles.

Il y avait longtemps maintenant que Sylvie peignait, étant tombée toute petite dans un océan de couleurs qui formaient pour elle son vrai langage intime. Ses pinceaux étaient les stylets qui creusaient le marbre de ses pensées, les  mines qui traçaient les hiéroglyphes de son expression. Langage abstrait et généralement peu compris de ses pairs, totalement refusé par ses proches.  Il n’empêche : confrontée à l’insoutenable souffrance de sa solitude, criant sans discontinuer par ses toiles un message impossible à entendre, Sylvie persistait et peignait passionnément, signant ses œuvres d’un S rageur, tordu et rond comme un plantureux corps de femme, rouge comme un désir….

Dans sa quête continue, elle avait multiplié les formes et les formats, fabriqué ses propres toiles tendues à craquer sur des cadres cloués de ses mains, élaboré ses couleurs en broyant, pilant, mélangeant, pétrissant à l’infini.  Elle n’aimait pas les contours que la dimension des toiles imposait à son élan créateur, elle aurait voulu que les murs, le plafond et puis au-delà le ciel, l’espace, deviennent un champ vierge où créer et recréer indéfiniment des mondes, comme un démiurge fou, un sculpteur incapable d’achever son œuvre.

Son œuvre….devant ses yeux marqués de cernes douces, légèrement ciselés de fines ridules, sa dernière toile, immense, dressait ses lignes bleues et rouges, se bosselait d’aplats épais, plastiques, comme si elle avait souhaité unir là les arts, mélanger la peinture et la sculpture….couleur et matière, matière et couleur ….elle voulait rendre l’osmose de la terre et du ciel, le mariage violent des éléments, en donner l’essence plutôt qu’une vision réaliste et convenue. Elle voulait extraire de ses gouaches et de ses huiles un geyser émotionnel et sensoriel, suggérer plutôt que dire. Mais, malgré tous ses efforts, la toile se refusait à elle comme une mariée pudique, et lui renvoyait impitoyablement une platitude, une inanité, comme si son sang refusait de passer de ses veines à cet infini hostile.

La souffrance montait en elle, vive et régulière, un crescendo qui torturait affreusement son système nerveux, accentuait l’arythmie de son cœur jusqu’au vertige, jusqu’au spasme. Le soleil cognait impitoyablement sur les armatures de fer de la verrière qu’il chauffait à blanc,  diffusait à l’intérieur de l’atelier une aveuglante lumière qui dénaturait les couleurs travaillées à la nuance près, égarait encore davantage son esprit enfiévré.

Elle haletait maintenant, et ses mains devenaient tremblantes, mal assurées. Echappant au diktat implacable de sa volonté créatrice, le pinceau trempé de bleu outremer étala une flaque grotesque sur la ligne épurée qu’elle avait tracée dans un élan puissant, et dont les dégoulinures s’en vinrent goutter lentement sur le parquer cérusé, grinçant, où ses semelles marquaient leur trace dans la poussière. Une provocation de plus, l’aveu d’une défaite ! D’un geste las, Sylvie repoussa sur son front une mèche de cheveux blonds coagulés de sueur, s’irrita encore de la sentir se recoller, humide, à sa joue, y rester agglomérée et accrochée.

Elle se recula, d’un pas, deux pas, dix pas, pour regarder cette inaccessible toile. Avait-elle voulu voir trop grand, elle qui avait dilapidé ses maigres économies pour acheter davantage de couleurs, de châssis, de toiles immenses capables d’enclore en partie la fantasmagorie de ce monde dont elle n’en finissait pas de sentir la genèse se faire en elle, comme on porte un enfant ?! Se pouvait-il que cela, qui était porteur de tant d’espoirs, de tant d’attentes et d’insomnies glorieuses, d’un incessant combat avec le temps, ne se révèle au final qu’un ridicule avorton, un monstre tout juste bon à susciter la risée ou la pitié. Non ! Cela ne se pouvait pas !

Prise d’une rage subite, impétueuse, Sylvie lança son pinceau, arracha sa blouse sale, qu’elle jeta au vol à travers la pièce surchauffée. Elle regarda autour d’elle avec égarement, se sentant prisonnière, oppressée, défaillante. Mangée de l’intérieur par cette soif de faire, d’expulser d’elle ce qui criait, hurlait avec tant d’ardeur !

Maintenant la sueur ruisselait sur son cou, entre ses seins, sinuait le long de son ventre, lui rendant intolérable le contact du tissu. Avec une hâte farouche, elle ôta ses vêtements, arrachant les boutons qui se dérobaient à ses mains, jeta le tout, se retrouva, nue, la crinière hérissée de ses cheveux défaits battant le bas de son dos, tournant sur elle-même sous le gros œil blanc du soleil, devenant elle aussi un soleil de chair pivotant sur son ellipse à l’infini. Puis se figea, dans une résolution subite : puisque ses mains étaient aveugles, puisque son œil ne voyait plus, elle allait devenir elle–même matière et couleur, s’unir à la toile, devenir elle ! Cherchant à l’aveugle dans le contenu épars des tiroirs de son vieux bureau, elle finit par trouver un cutter, dont la lame étincela un bref instant dans la lumière.

Puis, elle retira non sans difficulté l’immense toile du chevalet et l’aplatit sur le sol, où elle forma une prairie colorée et mouillée, la flaque bleue dessinant un œil frais et inégal, dont les bords continuaient de saigner.

S’emparant des tubes de couleur, elle en vida le contenu pèle mêle sur la palette, puis sur la toile elle-même, brouillant et souillant ce qu’elle avait mis tant de temps à élaborer, à construire.

D’un geste compulsif, elle leva son poignet gauche, assura le cutter dans sa main droite, et sans hésiter, trancha dans le veinage délicat, une ligne pure, d’où l’incarnat de son sang fusa dans une gerbe, tellement belle à ses yeux.

Vite, refusant de céder au vertige délicieux qui montait en elle avec la sensation de cette matière s’échappant de son corps, elle couvrit encore ses cheveux, son corps, avec les  derniers tubes de peinture qui, une fois vidés, jonchèrent le sol dans des postures de minuscules serpents vernissés. Etalant sur elle ces mers de teintes qui vallonnèrent les courbes de son corps mince et longiligne, idole païenne et terriblement belle d’un monde qu’elle s’efforçait dans un ultime don de faire éclore, elle se laissa glisser sur la toile où elle s’allongea à plat ventre, les jambes et les bras écartés, et s’efforça de faire corps, roulant lascivement, lentement, d’un bord à l’autre du tableau, comme un bateau hésitant entre deux ports, la voilure de ses cheveux dessinant une résille multicolore, un réseau fou,  où les coulures rouges de son sang vinrent tracer bientôt d’étranges signes.

Le soleil au faîte de son parcours accompagna dans le silence ce dernier ballet, enrobant de son large faisceau d’or et séchant, amalgamant dans une seule image, l’artiste et son œuvre, devenue un……

 

 

 

Ven 26 jun 2009 Aucun commentaire