« C'est là certainement l'immense avantage sur les faibles de ceux qu'on appelle les forts: les uns comme les autres sont minés par l'angoisse, la peur, le doute, mais ceux-là le savent et en pâtissent, tandis que ceux-ci ne le voient pas et, afin d'étayer encore le mur qui les protège de ce vide sans fond, se retournent contre les premiers, dont la fragilité trop visible menace leur fragile assurance. »
Les Bienveillantes- Jonathan Littel- Gallimard
Cet extrait des bienveillantes me paraît être une analyse extrêmement juste du processus par lequel un homme, à priori tout aussi dépourvu de méchanceté ou de cruauté que les autres, peut se transformer, au hasard de circonstances venant tout-à coup bousculer son histoire, en bourreau.
Il y a des bourreaux très jeunes; Si on regarde dans les bac à sable, on peut déjà parfois les voir à l'oeuvre. Les petits forts armés de pelle et de seau, le verbe haut, la gestuelle assurée, et les petits faibles dans un coin, le front bas. Comme si les victimes expiatoires dégageaient ce petit quelque chose qui attire la foudre!
On appelle pourtant toujours cela la loi du plus fort, comme si ça résolvait tout, dans une vue simplificatrice et dédouanante du problème et qui se comprend: qui pourrait légitimement se complaire et se proclamer dans le rôle du bourreau? Qui ne désirerait justifier par toutes sortes d'explications et de raisonnements ses débordements pulsionnels et colériques? Qui accepterait de voir cela dans ses proches?
Ce n'est d'ailleurs sans doute pas innocent si, dans les siècles passés et jusqu'à il n'y a pas si longtemps, un bourreau était nommément désigné par la justice pour opérer à sa place la sacrification des victimes désignées par la vindicte populaire ou la loi du moment.
Et en soubassement de tout cela, on retrouve la peur dans ses dimensions les plus triviales et les plus existentielles: peur de ce que l'on est ou n'est pas, peur de l'autre, peur de la vie tout court, incertitudes inavouables dans un monde où se veulent la performance et la prédominance d'une forme de courage qui fasse abstraction des sentiments......C'est d'ailleurs une chose qu'on n 'apprend pas à l'école, qu'on n'apprend pas à nos enfants. Savoir reconnaître qu'on a peur, et plutôt que d'en avoir honte et de l'affronter comme on vous le conseille sans réfléchir, par un dépassement systématique de soi qui, sans qu'on ait conscience, s'opère par le sacrifice et la violation de choses très intimes à soi, essayer de comprendre pourquoi, plutôt que de flanquer son poing dans la figure du voisin!
La condition humaine s'accompagne de ces incertitudes, c'est ce qui en fait aussi la richesse, ne pas savoir ce qu'on est et ce qu'on fait là, peut être vécue non pas comme une sujétion, une abomination, mais une aventure....et le courage le plus fou est peut-être justement de savoir ne pas foncer dans le mur, de vouloir comprendre, de vouloir rester en vie, ce qui est une façon douce me semble-t'il de transcender ses peurs; Et là, peut-être, devient-on quelqu'un qui n'est peut-être pas le plus fort mais qui a grandi.......
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