Carnet de lecture

Mardi 15 janvier 2008 2 15 /01 /2008 10:01

« C'est là certainement l'immense avantage sur les faibles de ceux qu'on appelle les forts: les uns comme les autres sont minés par l'angoisse, la peur, le doute, mais ceux-là le savent et en pâtissent, tandis que ceux-ci ne le voient pas et, afin d'étayer encore le mur qui les protège de ce vide sans fond, se retournent contre les premiers, dont la fragilité trop visible menace leur fragile assurance. »


Les Bienveillantes- Jonathan Littel- Gallimard



Cet extrait des bienveillantes me paraît être une analyse extrêmement juste du processus par lequel un homme, à priori tout aussi dépourvu de méchanceté ou de cruauté que les autres, peut se transformer, au hasard de circonstances venant tout-à coup bousculer son histoire, en bourreau.

Il y a des bourreaux très jeunes; Si on regarde dans les bac à sable, on peut déjà parfois les voir à l'oeuvre. Les petits forts armés de pelle et de seau, le verbe haut, la gestuelle  assurée, et les petits faibles dans un coin, le front bas. Comme si les victimes expiatoires dégageaient ce petit quelque chose qui attire la foudre!

On appelle pourtant toujours cela la loi du plus fort, comme si ça résolvait tout, dans une vue simplificatrice et dédouanante du problème et qui se comprend: qui pourrait légitimement se complaire et se proclamer dans le rôle du bourreau? Qui ne désirerait justifier par toutes sortes d'explications et de raisonnements ses débordements pulsionnels et colériques? Qui accepterait de voir cela dans ses proches?


Ce n'est d'ailleurs sans doute pas innocent si, dans les siècles passés et jusqu'à il n'y a pas si longtemps, un bourreau était nommément désigné par la justice pour opérer à sa place la sacrification des victimes désignées par la vindicte populaire ou la loi du moment.


Et en soubassement de tout cela, on retrouve la peur dans ses dimensions les plus triviales et les plus existentielles: peur de ce que l'on est ou n'est pas, peur de l'autre, peur de la vie tout court, incertitudes inavouables dans un monde où se veulent la performance et la prédominance d'une forme de courage qui fasse abstraction des sentiments......C'est d'ailleurs une chose qu'on n 'apprend pas à l'école, qu'on n'apprend pas à nos enfants. Savoir reconnaître qu'on a peur, et plutôt que d'en avoir honte et de l'affronter comme on vous le conseille sans réfléchir, par un dépassement systématique de soi qui, sans qu'on ait conscience, s'opère par le sacrifice et la violation de choses très intimes à soi, essayer de comprendre pourquoi, plutôt que de flanquer son poing dans la figure du voisin!


La condition humaine s'accompagne de ces incertitudes, c'est ce qui en fait aussi la richesse, ne pas savoir ce qu'on est et ce qu'on fait là, peut être vécue non pas comme une sujétion, une abomination, mais une aventure....et le courage le plus fou est peut-être justement de savoir ne pas foncer dans le mur, de vouloir comprendre, de vouloir rester en vie, ce qui est une façon douce me semble-t'il de transcender ses peurs; Et là, peut-être, devient-on quelqu'un qui n'est peut-être pas le plus fort mais qui a grandi.......





 

Par phedrienne - Publié dans : Carnet de lecture
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Lundi 28 janvier 2008 1 28 /01 /2008 09:26
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«  Elle était si triste qu'on ne voyait même pas qu'elle était moche. Je lui ai mis les bras autour du cou et je l'ai embrassée. On disait dans la rue que c'était une femme sans coeur et c'est vrai qu'il n'y avait personne pour s'en occuper. Elle avait tenu le coup sans coeur pendant soixante-cinq ans et il y avait des moments où il fallait lui pardonner »



Je relis pour l'énième fois ce passage et ce livre d'Emile Ajar, alias le tendre Romain Gary, « La vie devant soi ».


Roman d'amour iconoclaste et dérangeant qui unit un gamin précoce et hypersensible, Momo, un petit beur sans racines, à une vieille femme rescapée des camps et qui se cramponne à la vie comme elle peut; Combat dur et insoluble mené par le petit garçon pour que la vieille femme usée, triste, ex prostituée qui recueille chez elle les enfants des autres, puisse mourir comme elle le veut, loin des hopitaux et de la normalité des gens.

Expression vraie et forte de sentiments qui s'extraient de la mièvrerie et des poncifs pour s'enraciner au coeur d'un quotidien très cru, très triste aussi parfois, mais que la verve des personnages et la façon que Gary a de les « reliefer » de leur donner le mot juste, la saveur d'un sentiment impromptu exprimé sans honte ni retenue, rehausse de mille couleurs;

Livre habité par le célèbre rire des clowns tristes où l'humour décalé de Gary s'allie à une poésie magique matinée des rêves et des errances de l'enfant, fleur des pavés de Paname, à la recherche de ses origines et du sens de la vie.


Un livre a redécouvrir et à goûter d'urgence ............


La vie devant soi - prix Goncourt 1975- Emile Ajar
http://www.romaingary.org/


 

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Samedi 9 février 2008 6 09 /02 /2008 10:05

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                                                               Baruch Spinoza
 

Dans son livre « Spinoza avait raison », le neurophysiologiste Antonio Damasio montre l'étonnante modernité du philosophe conspué et renié par ses pairs et qui avant tous avait établi la convergence totale existant en l'homme entre le corps et l'esprit. Etablissant une unité de l'humain echappant à toute tentative de fragmentation, de séparation.

Postulant de manière scandaleuse à l'époque, encore choquante à nos esprits aujourd'hui que nos émotions et sensations sont intimement liées aux mecaniques du corps, et s'interpénètrent.

Que tout ce qui « mécaniquement » affecte l'organisation biologique et physiologique du corps se répercute sur les affects, entrainant une reponse neurologique et chimique immédiate. Et que tout cela est le fruit de milliards d'années d'évolution et d'adaptation au sens darwinien du terme....

Pour Damasio, les émotions font partie des processus vitaux primaires permettant la survie de l'espèce, parce qu'elles mobilisent les ressources du corps pour son fonctionnement optimal! Schéma réducteur et ô combien troublant! Quoi, nos pensées, nos sentiments dans ce qu'ils ont de plus noble, de plus idéalisé ne seraient que le fruit d'une alchimie complexe, échappant totalement à notre volonté?

Dans sa cartographie précise du cerveau à l'aide des dernières techniques d'imagerie cérébrale, Damasio a mis en relief l'atrophie et l'activation des zones cérébrales correspondant à chaque état humain, paysage vertigineux et dont les implications vont au dela du sens...et a démontré par des expériences menées sur des malades que l'on pouvait déclencher à volonté ces états.....impressionnante et effrayante perspective! Que donnerait cette maîtrise dans les mains d'un docteur Mabuse?

Bien sur, Damasio distingue les émotions basiques liées à la survie instinctive,faim , plaisir, peur, des émotions «socialisées» fruit d'une évolution et d'un contexte de vie sans lequel l'homme serait demeuré un animal....mais il n'empêche que l'on peut légitimement se demander à le lire si l'amour existe bel et bien, ou s'il n'est que l'expression majeure d'un complexe biochimique extrêmement sophistiqué qui signerait l'espèce humaine dans sa singularité.

Vertigineuse et passionnante question à laquelle je souhaite personnellement qu'il ne soit jamais apporté de réponse!


Spinoza avait raison- Antonio Damasio - Odile Jacob - 1995

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Dimanche 2 mars 2008 7 02 /03 /2008 06:28

 

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Il est au sein des bois un
charme solitaire
Un pur ravissement aux confins
du désert
Et de douces présences
où nul ne s’aventure
Au bord de l’océan qui gronde
et qui murmure
Sans cesser d’aimer l’homme
j’adore la Nature.

Lord Byron
 
Ces vers soulignent et accompagnent la quête de Chris Mac Candless, un jeune américain de 22 ans fraîchement émoulu de l’université qui se met en quête de la liberté absolue et de son Eldorado personnel, rejoindre l’Alaska et s’immerger en pleine nature.
En rupture de ban avec une société américaine bourgeoise, corrompue, matérialiste, et ses parents vecteurs de mensonges et de souffrances, Chris, qui se rebaptise lui-même Supertramp, jette tout son passé du jour au lendemain.Donnant tout son argent à une œuvre, brûlant ses derniers billets dans un geste sacrificiel et rédempteur.
Sac au dos, trainant dans sa besace ses livres, Kerouack,  London, son journal intime ,et quelques objets de survie, Chris prend la route seul, refusant les bras tendus, se posant quelquefois auprès de marginaux croisés sur la route, d’un vieillard qui voudra le prendre sous son aile, s’arrachant à chaque fois à ce confort.
S’initiant à la survie, à la vie rude des trappeurs et vagabonds, découvrant la beauté sauvage des ciels du Yukon, de l’Ontario, immenses et vertigineuses étendues de  neige et de sapins, au milieu des tribus d’élans, des rivières cascadantes, et du silence.
Ce film somptueux, très profond, nous parle de la passion, intransigeante, aboutie, revendiquée, dans une pureté et un extrémisme qui interpellent et qui dérangent.
Homme confronté à une solitude révélatrice et cruelle a la fois, Supertramp ira jusqu’à l’extrême bout de lui-même.
Cette histoire baroque et initiatrice orchestrée par Sean Penn a pris racine sur le livre Into the wild, écrit par John Krakauer suite à la découverte du journal dans lequel Chris, au fil des jours, a raconté, en même temps que ses aléas, son inlassable quête de liberté, son impossible rêve.
A voir et à goûter en émotions et paysages de nature à couper le souffle.




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Into the wild-John Krakauer- Presses de la Cité (1998)
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Dimanche 9 mars 2008 7 09 /03 /2008 10:59
 
Dans son livre paru en 1927,  Julien Benda dénonçait le dévoiement des intellectuels et philosophes  qui avaient déserté le champs clair de la défense des valeurs spirituelles et intellectuelles au profit de manœuvres politiques, autrement dit qui s’étaient sali les mains et l’âme en perdant leur essence et leur vrai rôle. Ce débat de fond n'est pas près de prendre fin, il est aussi vieux que le langage!
Je pense souvent à ce livre, à ce titre emblématique qui prend dans ma vie une résonance très particulière. Parce qu’on peut en élargir le sens à tout humain dès lors qu’il y a langage.  On ne trahit pas que par les actes, c’est vrai ; Souvent les mots deviennent de par leur substance même et leur poids, l’instrument le plus contondant pour faire mal et nuire à autrui.
On ne s’en rend parfois pas même compte, tant nos mots fusent et sortent de notre pensée sans que nous nous arrêtions sur leurs soubassements profonds, leur vraie histoire. La fine nuance ou subtilité qui soudain, en corrompra légèrement le sens ouvert pour révéler un sens caché beaucoup moins joli.
Moi qui ait toujours donné mes mots en force et en pulsion, méconnaissant comme quiconque les ressorts secrets de cet essor, de cette facilité à « pondre » du verbe, j’en ai été trahie d’innombrables fois. Par mes mots se retournant contre moi comme  des gants retournés, comme  des flèches partant à rebours de leur cible pour se planter dans ma chair ; par des tiers habités et habillés soudain de mon vocabulaire et de mes idées, et qui s’en sont servis pour donner à d’autres assurances et idées. Pour défendre un idéal où je n’étais pas toujours. Jamais ?
Je n’ai pas la stature d’un philosophe ni d’un intellectuel, pas même d’un écrivain ; je suis, juste, un petit jardinier de mots qui essaie de semer des graines de sens, de défendre non pas des idées, mais une certaine idée de la rigueur et de la sincérité du penser et du dire. Une exigence à une probité intellectuelle indispensable au dessin d’une âme épurée de ses laideurs autant que faire se peut.
Et qui voudrait chaque matin retrouver une virginité d’esprit propre à détourner de moi toute limite stérile, tout blocage gênant, dans le respect de ce qu’est l’autre ; Car c’est peut-être ça, la trahison ultime, évidente ; ne pas comprendre, ne pas entendre ce que notre langage peut tuer chez l’autre , quels que soient nos sentiments et intérêt pour lui.  Pour moi, la trahison des corps, des actes ne m’atteindront jamais autant que cette trahison intime de moi par mes propres mots détournés de ma bouche et de leur sens  et donnés à autrui déshabillés de leur première essence……..



La trahison  des clercs- Julien  Benda -  Grasset 1990
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Samedi 12 avril 2008 6 12 /04 /2008 08:19

 


Quand j’étais petite, j’adorais lire dans un journal que je ne nommerais pas, les aventures en BD de « RAHAN , LE FILS DES AGES FAROUCHES » ! Avec ses cheveux d’or et son cerveau curieux de tout, le fils de Crao se démarquait de tous les hommes des tribus rencontrées sur son chemin. Toujours en désir d’incorporer les savoirs, comprendre les autres, et de transmettre ses acquis a lui. Une quête d’humanité sans étiquette ni recherche de pouvoir; Quelle leçon pour l’enfant que j’étais au-delà du plaisir immédiat de dévorer ce fanzine ! J’ai toujours aimé cette image d’homme libre, simple et vraie. Toujours été frappée depuis, et plus encore aujourd’hui, de la solitude qui reste attachée aux pas de ceux qui suivent ces chemins inhabituels. Car, au-delà de l’esprit de famille inhérent à son espèce, l’homme reste enfermé aujourd’hui comme hier dans un esprit d’ethnie, de clan, temporel et spirituel, c’est frappant !

Appartenir à une communauté d’esprit, de savoirs faire et de langage qui enveloppe et protège n’est vraiment pas l’apanage des adolescents !

Dans ses périples fous, Rahan risquait sa vie, très souvent. N’avait-il rien à perdre, l’homme du fonds des âges ? Transposé à l’homme d’aujourd’hui,  sur le plan très symbolique de l’esprit, de la liberté d’agir, d’user de son propre langage, les « Rahan » sont peu nombreux, ou bien cachés !

Y compris dans l’exercice de leurs passions ; J’observe depuis longtemps autour de moi des passionnés de tous crins : musiciens, artistes, photographes, sportifs, pêcheurs aujourd’hui. Je suis très souvent étonnée de constater, au delà de l’incorporation nécessaire d’un savoir, d’un vocabulaire  technique favorisant les échanges, un langage figé dans le code, un enfermement jaloux sur une pratique ritualisée et rigidifiée dans ses canons !

L’homme qui veut rester transversal à ces univers différents, en prendre l’essence sans adhérer au côté dogmatique, aux prises de position claniques, qui se veut ouvert à un demain où d’autres pôles auront leur place, pire, qui veut être novateur, s’expose, comme au sein des tribus primitives, à rester sur le bord du chemin ! Pire, à être malmené, comme ce malheureux Rahan, si souvent ligoté et menacé au fil des pages,  pour avoir essayer de libérer savoirs et pratiques ! A rester seul !

Seul, comme ce bon vieux Rahan,  bondissant de rocher en cascade, apportant le feu avec lui (tout un symbole hein !), découvrant, au détour d’une clairière, d’une grotte, d’autres savoirs, et repartant toujours, inlassablement vers un ailleurs. Seul, mais libre, vivant la passion pour moi la plus intense, celle d’être  un homme libre dans son esprit…

Curieuse résurgence de ces pages modestes, pas forcément bien dessinées, après tout ce temps, je vous l’accorde ! Et drôle de façon peut-être d’interpréter un divertissement enfantin !!!!

C’est peut-être d’ailleurs ma façon à moi de rester dans un comportement primitif, allez savoir……. ! Phèdre, fille des âges farouches !!!!

 

 

  http://www.rahan.org/actuel/envente.html

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