La ville s’endormait, épuisée comme une vieille femme fatiguée. Maussades, les lampadaires rectilignes exhalaient leur lumière criarde, comme autant de cris jetés sous la dure pâleur de la lune.

Derrière les rideaux flottants de la fenêtre de sa chambre, Iréna regardait. Appuyée sur le dos de ses mains posées l’une par-dessus l’autre sur le rebord froid. Sous ses cheveux noirs et épais, son front dessinait un arceau blanc, pur, rehaussé de deux longs sourcils, deux arcs noirs et fins comme une calligraphie. Son regard, immense, très sombre, reflétait l’entière désolation du trottoir gris, bitumeux, moiré de quelques plaques humides.  Ses pensées, qu’elle aurait voulu déployer loin, comme des ailes immenses, s’abîmaient et se heurtaient à la palissade brêchée, mangée de lambeaux d’affiches. Alors, sa petite âme douce, tournoyait dans cette cage mentale, comme un animal pris aux rets. Iréna frissonnait, prise d’un vertige, d’un désir profond de pousser les murs, de trouver, au-delà de cette poussière d’âme grise, de la lumière…..Le réveil, sur sa table de chevet marquait presque minuit. Depuis longtemps, le sommeil aurait dû la prendre dans ses bras forts, l’emmener sur les îles où elle aimait flotter dans ses songes. Elle n’aimait pas la nuit, et son cortège d’ombres noires, elle la craignait et le sommeil était un bateau ivre qui l’emportait sur ses rives loin de toute peur.

Mais, ce soir, il était resté posé au pied de son lit, bras croisés, butant contre son front têtu, et elle était demeurée gisante sous ses draps froids, le regard fixé au plafond, ses yeux sombres formant des étoiles brillantes dans le clair obscur, jusqu’à ce que la lune, que des nuages voilaient et dévoilaient incessamment, ne lui fasse un  malicieux clin d’œil. Une envie folle, inhabituelle, se faisait jour, montait en lames puissantes, envahissait son être.

Partir, franchir cette fenêtre dont elle avait refusé obstinément ce soir que les volets soient clos, même si sa chambre donnait sur la rue, qu’on lui présentait comme une terre ennemie, un monde ténébreux, piégé, résolument hostile aux petites filles.

Silencieuse, Iréna prit dans son armoire un gros pull doux, plumeux, d’épaisses chaussettes, un jean où elle enfouit bon gré mal gré les pans de sa chemise de nuit, s’habilla avec une impatience mêlée d’excitation, chaussa ses bottines montantes, enfila son manteau rouge ; Une hésitation infime la poussa près de son lit, où elle s’empara de son tout petit ours bleu, fétiche doux de sa petite enfance et témoin plus qu’usé de ses rires et de  ses larmes.

Puis, elle grimpa sur une chaise hâtivement poussée, ouvrit à deux battants la fenêtre. Un froid vif la happa au visage, souffla la mèche rebelle de ses cheveux que le bonnet ne savait jamais garder captive.

Fermant les yeux, elle sauta….

Le trottoir l’accueillit avec un bruit mat. Immédiatement, la nuit l’enveloppa, l’enserra dans son manteau glacial et sombre.…Elle se redressa lentement, regarda avec curiosité tout autour d’elle. Cette rue connue par cœur, une triste rue rectiligne, bordée tous les quatre mètres d’arbres  maigres et tutorés, lui parut changée. Comme si l’obscurité et l’heure tardive la transformaient ; En face d’elle, le gigantesque chantier démarré depuis des mois et qui couvrait le quartier de sa rumeur diurne, du grondement infernal de ses engins mécaniques,  était étrangement silencieux à cet instant. Dépassant de la palissade, les grues levaient leurs bras rouges, les tractopelles montraient leurs mufles agressifs. Entre deux planches disjointes, une brèche large s’ouvrait, d’où semblait sourdre une lumière étrange. Bien qu’effrayée par ce décor inhabituel, Iréna se sentit prise d’une curiosité intense pour ce qui se cachait derrière ces cloisons. A petits pas furtifs, elle  traversa la rue déserte, s’approcha lentement de la brèche, y risqua un œil.

C’était un enchevêtrement mystérieux  de poutrelles, de gravats, de bâches claquant à la bise comme d’immenses voilures. La lune dardait son œil jaune sur ce décor surprenant….

Forçant le passage de son corps mince, Iréna se glissa dans l’échancrure, écorchant un peu ses mains au passage.  Essayant de retenir son souffle, qui dessinait une fusée blanche au trajet aléatoire dans la nuit, l’ours serré compulsivement sur son cœur, elle s’avança. Ses pas malhabiles glissèrent sur les bâches blanches et mouvantes, elle trébucha, ne put se retenir, tomba sans un cri !

Sous son corps menu, le plastique fondit, crissa, se transforma à l’instant en un tapis de neige scintillante où la lune allumait de minuscules diamants ; Stupéfaite, Iréna prit dans sa main un petit tas gelé, tendit la langue, goûta ces petits grains froids, fondants au contact de sa salive. Elle se redressa en frissonnant, cligna des yeux, regarda tout autour d’elle. Derrière elle, la palissade se fondait désormais dans l’obscurité, les engins semblaient s’être dissous sans un bruit, s’être fondus dans la nuit blanche. Devant elle, la neige s’étendait en mer brillante et froide. Tendant leurs bras frêles et nus, des arbres à l’immense ramure formaient un arceau géant au-dessus de sa tête, un berceau végétal et dur sous lequel, précautionneusement, elle avança. La lune projetait maintenant son faisceau large sur une clairière blanche, un lac gelé et translucide figeant à sa surface d’étranges arabesques.

Irena, comme hypnotisée, glissa en ombre minuscule sur cet océan lumineux, dansant plus que marchant sur ses bottines noires dont la semelle lisse formait un patin à glace efficace et dérangeant. Eclatant de rire, elle se lança, petit elfe virevoltant tout à son plaisir ; insensiblement, sa course l’amena plus loin, toujours plus loin, là où les arbres se resserraient en un bouquet dense, compact et sombre.

 Alors, du fond de la nuit monta une plainte étrange……….un cri long,  un chant aigu, spectral, comme venu du fond des abysses ; ce chant pénétrait la petite fille au plus profond de son être, lui parlait comme une voix étrange mais connue, diffusait quelque chose de si profondément intime qu’une petite larme perla à ses paupières, roula comme une perle douce sur sa joue rougie par le froid.   Dans la nuit noire, perçant comme deux phares, deux yeux d’or s’ouvrirent…..

Longue, roulant d’une foulée puissante et musculeuse, une silhouette noire glissa de la forêt, suivie d’une autre. Quatre yeux fauves, phosphorescents, leurs longues fentes obliques et mystérieuses ouvrant leur feu dans le crépuscule silencieux. Puis de nouveau, déchirant le silence,  ce hurlement long, montant suraigu dans la nuit, dressa sur les bras d’Irena des crêtes de frissons.

Les deux silhouettes par bonds souples se déplaçaient sans bruit ; leur museau long, pointu, leurs oreilles droites et veloutées se dessinaient en ombres chinoises sur la blancheur. Fascinée, Irena restait immobile, au-delà de la peur, au-delà de l’attente. Le premier loup, son encolure puissante rehaussée d’un poitrail de poils gris, avançait rapidement. Stoppant par intervalles réguliers, il renversait sa tête en arrière, pointait son museau à la lune et hurlait. Répondant à ce chant montait celui de la femelle derrière lui, une louve brune, longue et fine, l’échine basse sur des pattes puissantes, gantées de blanc. Leur fourrure  épaisse se teintait de nuances profondes et riches, un camaïeu de brun et de fauve, un tableau somptueux et composite.

Irena les regardait avancer vers elle, leur dos souple dessinant des vagues d’harmonie, un ballet aérien, magique. Doucement, alors que le mâle s’approchait au plus près d’elle, son regard d’or la fixant sans ciller, elle s’accroupit, posa doucement son petit ours bleu auprès d’elle, attendit.

Une odeur puissante, fulgurante et belle se dégageait du magnifique animal qui s’arrêta soudain à quelques centimètres d’elle, s’assit, sa queue dessinant un  arc sur la neige. Bouleversée, le cœur battant contre ses côtes à les briser, Irena plongea son regard de nuit et d’étoiles dans les prunelles du loup ; L’espace d’un instant, leurs regards se fondirent,  leurs âmes s’échangèrent ; elle devint loup courant dans les étendues herbeuses, sa foulée sauvage étirant les distances, démultipliant les paysages ; Elle devint chasseur, guettant tous les sens aux aguets la proie tapie dans les herbes, elle devint chef de meute, ralliant impérieusement à son appel ses congénères silencieux ; elle devint proie, traquée et acculée par des battues, regardant sans comprendre la forêt disparaitre, s’éteindre le cheptel nécessaire à sa survie, disparaitre ses petits, longue malédiction étendue par l’homme sur une dynastie maitresse de la forêt et du temps depuis le fond des âges. Et le loup devint elle, ce petit bout d’humain libre et contraint, ignorant des lois de la nature, enfermé entre des murs rigides, dépossédé de lui-même et de son berceau.

L’espace d’un instant. Puis, Irena, très lentement tendit  sa petite main glacée ; le loup hésitant à peine, y posa son museau brûlant, une fraction de temps presqu’impalpable. Inquiète, distante, la femelle aux pattes blanches l’appela d’un long cri. Il se détourna, répondit d’un long hurlement, détala soudain avec une puissance qui déplia son corps comme un arc ; En quelques foulées, ils disparurent, happés par la forêt. Irena tremblante de bonheur se releva doucement. Son petit ours bleu formait un petit tas doux sur la glace. Elle ne le reprit pas. Quitta le lac blanc qui s’estompa derrière ses pas, tandis que la forêt transparente disparaissait lentement aux regards. Marcha sans se retourner vers la palissade qui ouvrait de nouveau sa brèche sur la rue, marcha dans l’aube naissante, le front serein ;

Elle n’aurait plus jamais peur de la nuit….

 

 

Publié dans : Nouvelles
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