Son tronc raviné m’offrait ses nœuds multiples, anneaux de bois compactés, grumeleux comme des verrues sur un vieux visage. Sinueuses et épaisses, ses racines torses, soulevant en monticules la terre malmenée, m’offraient un coin, un asile, et même comme un ventre où je posais mon dos fatigué par la traque aux images ; écroulée, tapie contre son écorce craquelée, je sortais carnet et stylo, laissait la brise m’embrasser, soulever coquinement les feuilles, battre en brèche les mots qui venaient là. Parfois je regardais les initiales enlacées depuis des générations, ces petites blessures hâtivement et maladroitement creusées au canif, vergetures orangées sur cette peau pachydermique. Je m’étalais, coulais et glissais dans un retour d’enfance, dans l’odeur chaude de ses bras multiples chauffés de soleil, vautrée, gisante, bienheureuse.

J’aimais entrevoir sous la ramure très haute de ses branches, le ciel fragmenté, en puzzle bleu et blanc ; Je n’ai même jamais su à quelle espèce appartenait cet arbre immense, à l’assise si large qu’on ne pouvait en faire le tour, seul de son espèce dans ce coin oublié du parc. Un patriarche paisible , accueillant comme un ami. Et puis, aujourd’hui, comme un message curieux, un clin d’oeil iconoclaste a l’amateur d’art que je suis, j’ai retrouve mon arbre amputé de sa cime, ébranché, écorcé. Dans son ventre, taillé à la hache, une fenêtre biseautée par un artiste, sensé être habité par l’âme et le langage du bois ; Un panneau court indique la reconversion de mon ami, hors d’âge, en œuvre éphémère, un défi illusoire aux intempéries et aux insectes qui ne manqueront pas de se nourrir prestement de cet immense cadavre……j’ai caressé là d’une seule main, ses flancs lissés, et laissé une petite larme, une seule, comme un adieu à un ami ....



 

Publié dans : Plume de sucre, plume de sel !
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