Je sors peu à peu d’un état d’innocence. J’aurais mis 48 ans à cela. 48 ans pour accéder à une première strate de connaissance du monde. Un bien grand mot pour une chose minuscule. Car cette compréhension s’accompagne d’un refus : clair, net, distinct. La règle du jeu, les fifs tirés derrière les marionnettes, ce n’est pas pour moi. En sortant d’une innocence, je n’accède pas pour autant à une maturité. C’est ce que j’ai compris ce matin, en écoutant du rock. En prenant comme toujours, au-delà de la rythmique, le fond de révolte, l’indocilité. L’animalité de ce qui se refuse à être formaté, à se taire. L’homme est sans doute le seul animal qui s’impose cela : aller contre lui-même, lutter sans cesse contre sa nature, ses instincts. Sans doute est-ce le viatique, la clef pour accéder à un état de conscience et je suis la dernière à rechigner à cela. Mais, quand même, des années à se policer, à se conformer à une ritualisation de la vie, des gestes du quotidien tout cela pourquoi ? Pour avoir, quasiment jusqu’au bout de sa vie, une image de soi opaque, fluctuante. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’homme ne peut se voir dans son entier, même en recourant à un miroir, avec son champs de vision étroit. C’est sûrement le reflet de son incapacité intérieure à se connaitre, et, au-delà, à s’affirmer. Peut-être est-t’on comme un peintre à sa palette devant une toile dont il ne sait ni cerner le sujet, ni affiner la finition. Ainsi en est-il de nos plus grands artistes, nos techniques modernes d’investigation ayant parfois mis au jour sous la couche de peinture la plus récente d’une toile, des aplats, des ombres, une thématique autre, voire, plusieurs couches d’images superposées. Je ne suis pas certaine que, seul un besoin pécuniaire d’économiser un matériau soit vraiment à l’origine de cela ; J’y vois plutôt la trace d’un cheminement intérieur tâtonnant, le prisme d’un cerveau impuissant à mettre précisément en images son monde intime, impuissant surtout à l’identifier. Comme s’il ne pouvait au fond s’arrêter sur un choix. Et moi, je n’ai jamais cessé, je ne cesse pas d’être ce peintre là, essayant par mes mots d’attraper les ailes des anges, l’indicible, ces impressions fugaces, si fortes pourtant, d’un éclat, d’un bonheur ; cette pulsion de vie venue dont on ne sait où, qui sous-tend  et meut chacun de mes gestes avec passion, mais sans aucune raison. Et même si j’accède à peine à un état émotionnel et affectif adolescent, là où l’intellect était quasiment mature à 8 ans, je n’accède pas non plus à un état adulte d’accomplissement, de vouloir actif ; trop souvent ma volonté s’exprime dans le refus, la rébellion ; et si rarement dans l’affirmation d’un projet assis, hors écriture, d’une ligne de vie . Linéaire, je ne le suis pas et ai renoncé à l’être, cet état confortable n’étant décidément pas pour moi..  Pourquoi ? Je l’ignore, totalement.  Sans doute n’est-il pas nécessaire de le savoir. Mais, je sais que je marche à deux vitesses et vis à deux âges : celui enchanteur et bondissant d’une enfant qui n‘évitera jamais les flaques d’eau, celui plus mature et peut-être même extrêmement vieux d’un être qui a si longtemps refusé d’être une femme qu’il lui en reste nombre de bizarreries ………étrange affaire !

Publié dans : Plume de sucre, plume de sel !
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