Un des pivots de ma vie, un de mes axes de construction dans une existence par ailleurs très mouvementée a toujours été le partage ; Enfant, à six ans j’ai
découvert la lecture ; la joie de comprendre le sens de ces petits signes cabalistiques assemblés en ordre, et qui soudain m’ouvraient grand les portes de l’univers, me donnaient des clefs
de compréhension fine, rassemblaient le chaos pour en faire de multiples images profondes et belles. J’ai découvert ensuite la joie de poser moi-même mes petites griffure sur le papier, de
laisser couler ce flot de mots et de sens qui s’ordonne souvent tout seul. Je ne savais pas pourquoi je le faisais, quel était ce moteur pressant et impérieux qui me faisait chercher le
moindre bout de papier, de façon très impulsive ; Mais je savais qu’il fallait que je le fasse, ma respiration intérieure, le feu de l’âme qui s’exprimait là ne pouvant souffrir un silence,
ce silence !
Au fil des ans, mes mots se sont épurés, densifiés aussi. Parallèlement à l’écriture je découvrais combien les mots parlés, les échanges verbaux étaient
fallacieux, superficiels, servant plus à instaurer un code de reconnaissance, un peu comme des chiens qui se flairent pour ne pas se mordre, que pour construire une relation à l’autre, le
découvrir et l’accepter ; Moi, ce n’était pas mon crédo.
J’ai toujours été dans la mise en danger immédiate de moi. Choisissant de donner par des mots forts, entiers, totalement pensés et aussi investis de mon moi
profond qu’il est possible de le faire, ce que je suis moi, y compris ce que je ne connais pas de moi-même et qui devient si intelligible aux autres. J’ai choisi aussi souvent de donner de ma vie
les expériences extrêmes, désastreuses qui l’ont jalonnée, non pour susciter un intérêt, une émotion malsaine, mais dans l’espoir d’en partager les fruits, d’éviter peut-être à
d’autres ce que le silence et l’incompréhension de mes proches à mon égard, avaient pu détériorer et abimer chez l’enfant que j’étais et dont l’adulte que je suis devenue porte les stigmates.
Sachant tellement qu’un seul mot posé à bon escient peut opérer des miracles, ouvrir chez l’autre ce puits de non dits qui peut enliser une âme, faire naitre un profond sourire quand on se sent
enfin exister dans le regard et dans l’esprit de l’autre !
Sachant aussi , hélas, combien ces mots donnés en innocence, autant que faire se peut, peuvent détruire et casser lorsqu’ils sont pris hors de leur contexte ou
chargés d’une intentionnalité, d’un soubassement qui n’est pas là. Vivant au jour le jour, avec des tiers parfois totalement inconnus de moi, parfois très proches, l’incroyable bonheur de
susciter, d’ouvrir, de provoquer un éveil, de sentir en résonnance à une réponse, à un écho de l’âme, se dilater et s’amplifier sa propre capacité à entendre, à comprendre, à tolérer.
Comprenant intuitivement que celui qui a ne doit rien garder, que le savoir n’est qu’un échange, un don qui doit passer de main en main, s’enrichir et se parer de ce que les autres vont
apporter d’eux- mêmes en se l’incorporant. Le partage comme un mode vie qui s’est si souvent retourné contre moi. Parce que l’on ne peut guère donner sans créer un pont affectif, une
addiction à l’autre, celui qui en vous apportant vous donne aussi soudain une autre image de vous –même. La transmission anodine n’existe pas. J’en fait l’expérience, belle et amère en même
temps à chaque jour de ma vie.
Par ce biais pourtant, j’ai touché à l’essence d’une âme, ouverte et offerte à moi comme personne. Et j’ai ouvert et donné la mienne aussi, ne
pouvant être dans une absence d’altérité d’égal à égal ; montrant l’inmontrable, donnant ce qui ne doit pas être donné ; Allant dans le partage le plus ultime et le plus crû ; Et
provoquant ainsi chez l’autre un recul, un effroi, une intolérable souffrance devant ce que je donnais de moi, et ce qu’il pensait me voir retirer et abimer en lui.
Aujourd’hui, je suis confrontée à cela, tout le sens de mon engagement intime dans ma relation à l’autre, mais aussi dans l’écrit et la parole est chamboulé,
retourné, bousculé et torpillé.
Parfois, la main sur le stylo, le clavier, est ainsi prête à tout jeter, détruire, verrouiller. Parfois, je me sens prête à entrer dans le silence de l’âme pour
ne plus faire mal. Et à mourir, parce que pour moi ce ne serait plus vivre, c’est ainsi.
Et pourtant, je ne peux me résoudre à accepter de faire ce choix capital, à capituler devant la vie, à renoncer à ce risque majeur, qui aujourd’hui me fait si
mal, de ne pas être compris, de faire mal, ce qui est pour moi la pire blessure…je ne peux me résoudre à ne plus être dans le partage, ce pour quoi j’écris par les images et par les mots
mon amour profond et mon respect des autres et de la vie………..