Cette fois, je suis nue, non pas comme au jour de ma naissance, mais intellectuellement et moralement nue. Je regarde, au bout du voyage de la nuit accompli ces
deux derniers jours, dans une fracture de l’âme et du corps, un éparpillement cellulaire, neuronal, moléculaire total, ces fragments de moi, mots et pensées, jonchant le sol comme les débris de
la lampe que j’ai cassée dans mon salon.
Je regarde les coulées de brume qui glissent encore de mes yeux, qui clignent à la lumière. J’entends, comme si elle me parlait, la plainte diffuse de mon
corps, ce refus soudain de tenir debout, de marcher, d’être au monde, ce gémissement ténu à chacun de mes gestes ; J’entends, mais n’écoute qu’à moitié ; Etonnée de retrouver cela,
un langage du passé, cette rupture soudaine qui le casse en deux, le fait fléchir, ployer, tomber lentement hors du réel, en pâmoison.
Un peu dépitée de ce hiatus entre l’âme et le corps, de cet électrochoc nerveux qui laisse mon cerveau, mon intellect en ligne droite, comme un
électroencéphalogramme plat.
Hébétée de m’être entendue dire que j’étais juvénile et lumineuse, souriante et gaie alors que je me sentais moi, compacte comme un
caillou !
Je me dis que lorsque le premier hominidé a lentement pris conscience de son existence au monde, il a dû très brutalement se rendre compte de cela; Non pas de
la fragilité et de la nudité d’un corps habité de besoins et de pulsions. Mais de la nudité aléatoire de l’esprit dans son échange au monde, et aux évènements , dans son rapport à l’autre.
Quand, d’une rencontre avec un autre hominidé parlant un idiome différent, il s’est heurté au pire de l’humanité : le langage non compris, inintelligible, le sens qui ne passe pas, qui est
perçu comme une hostilité, une atteinte à soi, un danger. Ainsi en sont-ils sans doute venus aux mains, faute de se comprendre.
Je me dis que je ne me suis jamais battue moi ; Laissant le temps apporter sa tempérance et sa douceur, prenant en marchant au vent la faculté de
balayer de moi ce qui heurtait et faisait mal. Opposant à l’agresseur, à l’hostile, au trop gourmand, un sourire tranquille et des mots posés. Gardant ma peur au fond de
moi.
Mais, aujourd’hui, je suis nue, osant à peine parler, penser, écrire. Posée dans une lassitude et un besoin de douceur tels qu’une lumière trop crue m’est une
violence, un regard appuyé une animosité.
Nue et fragile à la vie, douce et gaie malgré tout.
Cramponnée par un tout petit fil à une vision colorée, une bulle légère dans un ciel bas, et que je ne veux pas voir éclater.
Décidée à opposer aux totems et aux tabous de la pensée, aux vérités impossibles à donner, la lumineuse certitude d’exister sans colère ni
remords.
A vous la parole !