Dans son livre paru en 1927,  Julien Benda dénonçait le dévoiement des intellectuels et philosophes  qui avaient déserté le champs clair de la défense des valeurs spirituelles et intellectuelles au profit de manœuvres politiques, autrement dit qui s’étaient sali les mains et l’âme en perdant leur essence et leur vrai rôle. Ce débat de fond n'est pas près de prendre fin, il est aussi vieux que le langage!
Je pense souvent à ce livre, à ce titre emblématique qui prend dans ma vie une résonance très particulière. Parce qu’on peut en élargir le sens à tout humain dès lors qu’il y a langage.  On ne trahit pas que par les actes, c’est vrai ; Souvent les mots deviennent de par leur substance même et leur poids, l’instrument le plus contondant pour faire mal et nuire à autrui.
On ne s’en rend parfois pas même compte, tant nos mots fusent et sortent de notre pensée sans que nous nous arrêtions sur leurs soubassements profonds, leur vraie histoire. La fine nuance ou subtilité qui soudain, en corrompra légèrement le sens ouvert pour révéler un sens caché beaucoup moins joli.
Moi qui ait toujours donné mes mots en force et en pulsion, méconnaissant comme quiconque les ressorts secrets de cet essor, de cette facilité à « pondre » du verbe, j’en ai été trahie d’innombrables fois. Par mes mots se retournant contre moi comme  des gants retournés, comme  des flèches partant à rebours de leur cible pour se planter dans ma chair ; par des tiers habités et habillés soudain de mon vocabulaire et de mes idées, et qui s’en sont servis pour donner à d’autres assurances et idées. Pour défendre un idéal où je n’étais pas toujours. Jamais ?
Je n’ai pas la stature d’un philosophe ni d’un intellectuel, pas même d’un écrivain ; je suis, juste, un petit jardinier de mots qui essaie de semer des graines de sens, de défendre non pas des idées, mais une certaine idée de la rigueur et de la sincérité du penser et du dire. Une exigence à une probité intellectuelle indispensable au dessin d’une âme épurée de ses laideurs autant que faire se peut.
Et qui voudrait chaque matin retrouver une virginité d’esprit propre à détourner de moi toute limite stérile, tout blocage gênant, dans le respect de ce qu’est l’autre ; Car c’est peut-être ça, la trahison ultime, évidente ; ne pas comprendre, ne pas entendre ce que notre langage peut tuer chez l’autre , quels que soient nos sentiments et intérêt pour lui.  Pour moi, la trahison des corps, des actes ne m’atteindront jamais autant que cette trahison intime de moi par mes propres mots détournés de ma bouche et de leur sens  et donnés à autrui déshabillés de leur première essence……..



La trahison  des clercs- Julien  Benda -  Grasset 1990
Publié dans : Carnet de lecture
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