Touffeur du métro. Des grappes humaines énervées, compactées comme des tôles, s'entassent, s'imbriquent, se piétinent et s'agressent. Quelques hurluberlus se
lancent à l'assaut des quais avec des bébés hurleurs accrochés à leur dos, il y a même un doux illuminé qui promène un sapin immense et que les autres passagers considèrent avec un regard
haineux, prêts à en découdre sauvagement à la moindre agression épineuse....
Les mères de famille s'ensauvagent, trainant leur progéniture hurlante qu'elles flanquent entre les jambes du premier venu, poussant, tirant, vociférant, jolie image de la douceur féminine et maternante...!
Ca se chevauche entre les travées, quelques touristes égarés, l'air totalement ahuri contemplent cette Bérézina en ayant l'air de se demander ce qu'ils sont venus faire dans cette galère;
A chaque arrêt, des employés malchanceux et mélancoliques gonflent leurs pectoraux, hurlent, éructent dans des portables, totalement impuissants à endiguer les vagues grondeuses de la foule qui les engloutit, non sans les avoir copieusement conspués.
Place Bellecour, le métro vomit ses serpents humains, l'air vibre d'excitation, l'adrénaline est à son maximum. La foule grimpe à l'assaut des escaliers mais la densité humaine est telle qu'on ne peut avancer nulle part; Ca piétine et ça pousse, on s'agrippe à ce qui vous tombe sous la main, un dos, une paire de fesses, le premier qui choit est un homme mort!
L'air libre enfin, si l'on peut dire!
Une roue immense implose ses rayons à la face du ciel noir chargé de nuages de pluie; Un tintamarre hallucinant habille l'espace, musique, tam tam, appels éraillés des vendeurs de kebab et de vins chauds, pleurs des enfants perdus, rires.
Finalement, les gens restent figés là, prenant à peine la beauté des lumières, des jets de laser qui zébrent l'espace, regardent hébétés, en ayant l'air de se demander si cela valait la peine de se battre autant; C'est qu'on en veut pour son argent après avoir supporté ce compressage inhabituel des corps!
Au milieu de tout cela, des passionnés extraterrestres ont posé leurs trépieds et mitraillent, indifférents aux bousculades, aux gens qui s'ingénient à passer inlassablement devant l'objectif, pris dans la lumineuse beauté de la sphère aux couleurs mouvantes qui abrite la statue équestre de Louis XIV, soudain magnifiée en chevalier du futur ou en prince de contes de fées.
Ca boit, ça braille, ça court, ça ne veut rien perdre! L'air est saturé de sons, d'odeurs de saucisses chaudes, de relents barbapapéiens.
Au milieu de tout ça, une femme échevelée, les lunettes de guingois sur le nez, moi, perdue dans son manteau trop lourd, s'essaie à prendre une lumière, une atmosphère, évite d'un déhanché savant un pare choc de voiture, protège d'une main ferme et d'un oeil noir l'optique de son reflex que d'aucuns bousculent à grands coups de coude!
Je m'incruste, résiste aux vagues qui poussent dans un sens puis dans l'autre comme une mer capricieuse qui ne sait plus où étendre ses marées; Je bataille gaillardement avec des essaims de parapluies guerriers brandis comme des épées au-dessus de matrones vindicatives,essaie de ne pas pietiner quelques marmots hagards, cramponnés à leur têtine comme au saint sacrement, et dont les yeux reflètent une terreur sans nom devant le spectacle infligé par des parents totalement insoucieux de leur progéniture.
Ca et là, illuminant le chaos de leur présence humaine, des couples d'amoureux s'embrassent voracement, opposant aux chocs et à la bousculade la statue inaliénable de leurs corps enlacés, refuge et île !
Moi, le visage mouillé, les cheveux dans la bouche, j'arme et je prends comme je peux, ne pouvant rester plus d'une demi seconde devant ma cible sans qu'un
bras, une jambe, un sac à dos, ne vienne me cogner, me faire chanceler sur mes jambes que j'essaie pourtant d'ancrer fermement au sol, comme un matelot dans la tempête! L'oeil ébloui, les sens
sursaturés de ressentis, de bruit, des remous denses et opaques de la foule, je navigue et prend néanmoins la magie des lumières assez kitch, habillées d'un habit postmodern très flashy et
designé, pas toujours du meilleur goût comme ces guirlandes bleues auréolant une fontaine ensanglantée mais dont l'éclat marque somptueusement la rétine et feront un beau cliché.
Pourtant, dans le refuge tiède de ma maison retrouvée par miracle après une nage éfrenée au milieu des bras et des jambes et un inénarrable retour dans une rame bondée comme un train des Indes,
où il ne manque que les volailles et les cochons accrochés aux toits, c'est le cliché doux et totalement surréaliste de ce cavalier solitaire, non plus solaire mais comme étranger à lui même
que je garderais dans mon coeur, porteur de rêves......
A VOUS LA PAROLE