Curieux voyage que celui qui vous emmène dans cette « bible » de la pensée taôiste, plus connue sous le nom de Zhuangzi, et si peu facile à appréhender pour nos esprits européens. Son auteur, Tchouang Tseu, penseur de l’époque des royaumes combattants (environ – 380 ans avant notre ère) et successeur putatif de Lao tseu, n’a peut–être pas même existé !
Ce qui frappe avant tout dans la lecture de ce livre est son humour !!! Tchouang Tseu se moque de l’homme et de ses efforts à trouver dans la vie une posture qui ne lui convient pas !
Il existe nombre de paraboles célébrissimes tirées de son livre, dont celle de Tchouang Tseu qui rêve qu’il est papillon et ne sait plus à son réveil si ce n’est pas la papillon qui a rêvé qu’il était lui. Bien avant les recherches de nos chercheurs et de nos psychanalystes sur le moi et sa perception, le débat était déjà posé de façon très fine ! Mais je lui en préfère d’autres comme celle-ci :
« Boyi mourut au pied du Shouyang en cherchant le renom, le brigand Zhi mourut au sommet du Dongling en cherchant des richesses. Les causes de la mort de ces deux hommes sont différentes, mais ils ont pareillement raccourci leur vie en nuisant à leur nature. Pourquoi devrions-nous louer Boyi et condamner le brigand Zhi ? Qui meurt pour la bonté et la justice est communément appelé personne de qualité , qui meurt pour les richesses est communément déclaré vulgaire. Unis par la mort sont les personnes de qualité et les vulgaires ; Pour ce qui est d’avoir raccourci leur vie et perdu leur naturel, le brigand Zhi et Boyi sont semblables. »
On est ici aux antipodes des critères de jugement et de classification morale propres à nos sociétés, où le sacrifice et le mérite ont toujours été des valeurs marchandes et il faut bien le dire, asservissantes. On est dans une tout autre vision de l’homme et de son éducation, qui put nous permettre encore aujourd’hui de se distancier et de déplacer le faisceau de notre regard sur nous-mêmes.
Je n’aurais pas la prétention de discourir ici sur les concepts du Dao (la voie) et du non agir, développées tout au long de cette œuvre, et qui incitent, en schématisant grossièrement, l’homme à se détacher des fantasmes et des illusions de connaissance pour vivre en conformité à sa vraie nature. Je ne peux que rester à la superficie de ces notions qui représentent un courant de pensée essentiel, et rejoignent une préoccupation universelle et toujours actuelle : la position de l’homme dans l’univers et la connaissance qu’il peut avoir de lui-même.
Souvent percutantes, parfois obscures, les paraboles de Tchouang Tseu sont à déguster lentement, en prenant son temps et en se laissant pénétrer par son humour, sa finesse, ses méandres. Un petit effort de la pensée, qui loin d’un exotisme, permet de mettre un pied sur un autre continent, multi millénaires, et de regarder les racines d’une culture autre, dont nous n’avons pas fini d’apprendre…
Pour en savoir plus : Tchouang Tseu


A vous la parole !