Sur le quai froid, la rame attend, à peu près vide. On est en plein après midi après les fêtes. Il gèle au dehors et l’atmosphère du lieu reflète bien cette impression de fatigue bourbeuse, de trop plein et de rassasiement qui suit ces jours d’agapes et d’artifices. Les gens, affalés sur les banquettes, ont le col engoncé dans des écharpes et des manteaux fermés comme des armures.

Encombrée de mes sacs de livres, je monte dans la rame, m’affale aussi, dois-je l’avouer, sur la banquette rouge en face d’un jeune beur, l’air ennuyé et qui machinalement me balaie du regard, de bas en haut, de haut en bas, comme un spectromètre lent, avant de détourner les yeux.

Le métro ne part pas. De longues minutes s’installent, tandis que par les portes maintenues ouvertes, la bise hivernale s’engouffre, provoquant ce sentiment de mal être quand on n’est pas à l’abri, et qu’on se sent fragile. Un petit énervement tacite monte des sièges où les gens s’agitent, croisent et décroisent les jambes, tapent du pied et consultent pour la dixième fois leur portable. Lequel de toute façon ne capte pas !

Ne voulant pas partager cet état funeste, je m’empresse de sortir d’un de mes sacs, le tome joufflu que je viens d’acquérir ou plutôt d’acheter une nouvelle fois. Mon premier exemplaire, un livre couteux et relié m’ayant été dérobé par un malfaisant dans ma chambre de bonne, il y a longtemps ! Le dictionnaire philosophique et critique de Lalande, en volume broché dont la couverture d’un orange agressif évoque davantage un prospectus qu’une somme de savoir, pèse son poids ! Gourmande, je parcours quelques pages,  avant de sentir sur moi le faisceau d’un regard. Levant la tête, je capte les yeux noirs et très amusés du jeune beur qui regarde, stupéfait, l’épaisseur de mon bouquin.

-          Vous au moins  vous n’allez pas vous ennuyer !  Qu’est-ce que vous lisez ?

Rieuse, je lui tends mon volume qu’il examine d’un air critique ; C’est un dictionnaire et il a l’air étonné qu’on puisse y trouver de l’intérêt et encore plus  du plaisir ! Mue par une de ces impulsions qui ont toujours guidé mes actes, je m’empresse de lui expliquer à quoi sert cet outil pédagogique et combien il est difficile de se retrouver dans les arcanes des pensées philosophiques sans un guide qui vous éclaire le chemin ! Image qui le fait sourire, puis le fige un instant :

-          Mais, on doit avoir son propre avis, non ?

Question intelligente et salutaire dont je salue aussitôt l’esprit de liberté, en ajoutant qu’au préalable, si on peut arriver à bien comprendre, à ne pas être à côté, c’est mieux ! Quite à démolir ou à tourner les talons si la pensée de l’auteur ne vous convient pas ! Mais au moins lui aura-t’on fait la politesse de ne pas détourner ou déformer ses idées !

Entretemps, le métro capricieux a fini par fermer ses portes, et glisse, silencieux.

Le jeune beur sourit derechef. Autour de nous, ça tend l’oreille car, comme à chaque fois que je me passionne pour une cause, j’ai monté sans m’en rendre compte le volume de ma voix ! Et les gens regardent, étonnés, cet improbable échange dans l’endroit qui semble pour cela le moins approprié ! Une digne dame et un beur échangeant  sur la philo dans le métro !

Le métro s’arrête. Terminus de la ligne et retrouvailles avec un quai glacé.  Le jeune beur me précède de sa longue silhouette dégingandée et vêtue de cuir noir. A la porte, il se retourne, cligne de l’oeil et me sourit :

    -         Merci !
Publié dans : Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

louis XiV bis réduit

Louis XIV auréolé d’un rayonnement solaire illustré par des cabines de grande roue ! Voilà une illustration de la vanité humaine qui m’a fait sourire, durant que je marchais sous les flots de neige recouvrant joliment la place Bellecour !

Je sortais d’un atelier philosophique dont la thématique du jour était « Réussir sa vie, c’est quoi ? » . A mon sens, je ne pouvais partant de là trouver symbole plus signifiant que cette parade équestre sur fond de roue de paon électrique !

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais je suis quant à moi totalement incapable de répondre à cette question ! Si tant est que je puisse pour une nano seconde, éprouver ce qui doit être un sentiment d’accomplissement, de finition de l’être, cela déboucherait la nano seconde d’après sur un questionnement, une recherche autre, où un ennui !

Tant il me parait que le vivant est et reste dans un mouvement permanent, ce qui ne signifie pas pour moi une agitation, un plein, mais une difficulté à rester sur un état, un achèvement. Est-ce si désagréable après tout ? Plutôt que réussir sa vie, la vivre intensément n’est-ce pas suffisant en soi ?

Est-ce que les différentes formes d’approche philosophique de la chose n’ont–elles pas pour corollaire le problème du choix et de renoncements à ce qui fait partie de nous : le vouloir, le gré, le sens, l’affect ? L’ataraxie, l’équilibre sont-ils des réussites ? Le détachement d’un contexte fait-il de nous des êtres complets inscrits dans une interaction à autrui, une présence réelle et pleine au monde ? Autant de questions peut-être fallacieuses, mais qui tournaient comme flocons dans ma cervelle, pendant que je tournais moi, autour de cette orgueilleuse figure de notre histoire.

Quand l’œil du photographe renvoie à ce questionnement, c’est en tout cas, déjà, une réussite en soi, non ?

Publié dans : L'anti oeil du photographe
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

chaton-reduit.jpg

Perchée sur le faite des heures

Je guette la venue du jour,

Mon esprit empesé et lourd,

Comme aux lendemains d’une fête.

Comme j’aimerais comprendre

Cette géographie de l’homme

Qui allume en son cœur des doutes

Et des peurs sans trêve…. !

Enfant, quand j’avançais parmi les fleurs,

Je savais quel monde je voulais,

Je savais dans quelles couleurs

Un jour je les dessinerais,

Le refus, la rébellion, la guerre

Aux sentiments vils, aux colères,

Aux impatiences des grands,

Est restée inscrite dans ma chair

A jamais…

J’ai pris mon bâton de pèlerin

Pour garder ce feu au cœur,

Aujourd’hui, je n’ai peur de rien

Je sais que je resterais seule,

Un jour où la peur sera plus forte,

Que ce que je donne de moi,

Et en cela peu importe,

Moi, je n’aurais été que moi !

C’est vrai cet étendard qui flotte

N’est pas plus fort qu’un bourgeon,

Eclatant de sa vie au printemps,

Il dit pourtant toute la passion

Qui vit à travers moi……

Publié dans : Poésies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

machine.jpg

 

Entendu hier sur les médias un commentaire laconique et terrible sur Haïti et le cataclysme qui vient de la frapper. Soulignant négligemment que l’île ne vivait que de subventions et de l’aide internationale, le journaliste  a rajouté cyniquement que tous les gens capables et érudits en étaient partis !  Sans mesurer sans doute la portée véritablement humiliante, voire insultante de ces mots. Quand le désir de surenchère médiatique, d’effets d’annonces, d’accroches dignes des journaux les plus people prennent le pas sur l’information, et surtout sur le respect élémentaire dû à l’humain, voilà ce que cela donne.

Je passerais sur la surabondance de gros plans sur les blessés, les cadavres couchés à terre, les cadrages serrés sur des visages en pleurs. Sans oublier les images rassurantes pour notre conscience des rangées de militaires et de bénévoles prêts à partir pour l’aide humanitaire. Pourtant, un « expert » a souligné l’inadaptation de ces aides non accompagnées de structures éducatives, et qui permettraient pourtant à cet état de regagner une fierté, d’accéder à une autonomie, de sortir de l’assistanat qui ne permet jamais de grandir….

Ce pays le plus pauvre de la planète ne semble n’exister pour nous qu’à la défaveur de ces séismes, famines, le conte ordinaire de sa misère retournant dans les tréfonds noirs de l’oubli sitôt qu’une autre actualité arrive. Et je ne doute pas que la prochaine chute de neige recouvrira très vite de son manteau blanc les cadavres de Port aux Princes, le mal nommé…..

Publié dans : Plume de sucre, plume de sel !
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

fleur de dentelle

Je suis si fatiguée, ce soir, si tu savais,

Comme j’aimerais partir

Sur le bateau de tes bras,

Ma tête  posée à peine

Dans le creux de ta main,

Et pour une fois,

Je me sentirais si petite………

Je suis si fatiguée ce soir, si tu savais,

J’aimerais me laisser dériver sur les ondes,

Etre portée doucement par une mer vagabonde,

Etre un oiseau sur la crête du vent…

Et qu’un panier de mots tissés d’or et de soie,

Vienne ourler subtilement la trame de ta voix,

En être caressée sans que rien ne déchire

Juste un frémissement,  à peine un éclat,

Comme le dernier rai d’un soleil couchant

S’en viendrait effleurer la nuque d’un passant,

Et dont les yeux baissés à la nuit qui appelle,

Le tirent lentement vers un profond sommeil…

Publié dans : Poésies
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés