Confortablement assise sur la banquette, je m’apprête à enfouir au creux de mes oreilles deux écouteurs, prometteurs de douceur
musicale. En face de moi, une septuagénaire au menton austère, deux plis empesant sa bouche ourlée d’un rouge
agressif, tient son sac à deux mains sur ses genoux.
La porte se referme dans un chuintement, évitant de justesse une silhouette chétive, qui a sauté du quai au dernier moment.
« BEJOUR MISSEURS DAMES ! » L’accent ne peut tromper ! C’est encore une de ces enfants perdues, sa longue chevelure noire impeccablement tirée en queue de cheval, qu’orne un chouchou, ses yeux noirs et durs n’exprimant rien d’autre qu’une terne résignation qui n ‘est pas de son âge. Quel âge d’ailleurs ? 8 ans, 9 ans peut-être tout au plus…Adossée à la porte, les mains croisées sagement au bas du dos, elle entonne, en regardant droit devant elle, un de ces interminables chants roumains à la mélopée nostalgique et dont on ne comprend rien. Chant atonal et sans joie, déroulé comme un carton d’orgue de barbarie, et d’où au final, suinte une tristesse lourde.
Privée de mon plaisir égoïste, je soupire avec accablement, retire mes écouteurs. Pour trouver en écho un sourire de sympathie chez ma voisine de banquette ! C’est insupportable n’est-ce pas ? Connivence sordide entre gens qui vivent de l’autre côté de cette invisible barrière, qui occulte totalement l’absence de choix de ces enfants, leur exploitation par quelques adultes mafieux et immoraux, leur invisibilité pour nous, qui, non contents de leur refuser une pièce pour ne pas encourager leur pratique, refusons de les voir tels qu’ils sont, des enfants, juste des enfants….
C’est peut-être cela qui me révulse le plus dans la routine de la vie. L’endormissement des sens et de la perception, l’amollissement de la conscience qui peut finir par s’accomoder de tout, pourvu qu’on la laisse dormir…….
Tableau Victor Banus - la religion de l'amour
A vous la parole !