A l’abri de ces murs, ça me tourmente,
J’entends des pas, un rire, et ce silence,
Dans ce dédale d’escaliers usés et noirs
Où aucune lumière ne nait, nulle part…..
Partout où je lève les yeux, des grilles,
Des balustrades tordues, des rives
De fer et d’acier qui cachent et taisent
Ces dérives où même la parole se biaise…
Une sandale oubliée, des sacs de vieux papiers
Naufrageant les poubelles qui dégueulent
Ce trop plein de vie dont personne ne veut....
A quoi pensent les hommes qui vivent là,
Comme des loups terrés, comme des rats,
Quel horizon coupé de portes maculées
Graffitées et griffées ferment l’autel
De leurs pensées ?
Dehors, le soleil appelle à l’amour
La lumière fuse et crie cet appel de l’été,
Qui n’entre pas ici et n’entrera jamais,
Dans ces cours qui n’en finissent pas,
De regarder,
Vers un horizon couleur de gasoil,
Où pas un chant n’allume une étoile....
Et je voudrais porter comme une nichée
Sur mon dos
Tous les enfants cachés dans ces mondes enclos
Jusqu’aux jardins ouverts,
Jusqu’aux belles prairies,
Pour que leurs yeux enfin, sourient….
Dans son atelier nimbé d’une lumière crue, descendant à flots de la verrière surchauffée par le soleil d’Août, Sylvie, empêtrée dans sa blouse maculée de taches, sentait la sueur ruisseler dans son dos, levant tout au long de sa colonne vertébrale de dangereux frissons. Devant elle, sur l’antique chevalet de bois rainuré et vieilli, sa dernière toile la narguait et posait sa question énigmatique : que vas-tu faire de moi ?
Sa palette à l’ancienne, précieux trophée chiné aux puces locales, dégoulinait de couleurs nues, d’une crudité violente, aussi violente que les battements de son cœur qui cognait sourdement contre ses côtes oppressées.
Lorsque Sylvie peignait, son air se raréfiait, elle peignait en apnée, à grands coups de pinceaux masculins et affermis, les tendons et les muscles de ses bras tendus et compacts, durs ! Jamais elle n’avait accédé à la souplesse de poignet réclamé par son maître ! Ses aplats de couleurs, toujours épais, dessinaient en relief des lignes abruptes, des horizons où elle essayait désespérément d’accrocher une lumière, un sens, comme la ligne invisible de ses rêves. Son visage long et fin, à la peau neigeuse, se plissait et se creusait de lignes régulières, deux rides profondes marquant alors les commissures de ses lèvres, comme des virgules amères et interrogatives. Ses deux sourcils blonds, duveteux, se levaient en arc, imprimant à ses traits délicats un masque de théâtre japonais, à la fois ridicule et touchant. Intemporel, son regard bleu ardoise, toujours sérieux et rêveur ne lui donnait aucun âge. Du reste, dans son esprit, elle n’en avait pas. Son éphéméride personnelle se calait sur les heures, les jours passés à travailler là, dans ce lieu calme et baroque où la poussière s’accumulait en strates épaisses sur les rayonnages croulants de livres, où la couleur des murs disparaissait derrière un enchevêtrement de toiles.
Il y avait longtemps maintenant que Sylvie peignait, étant tombée toute petite dans un océan de couleurs qui formaient pour elle son vrai langage intime. Ses pinceaux étaient les stylets qui creusaient le marbre de ses pensées, les mines qui traçaient les hiéroglyphes de son expression. Langage abstrait et généralement peu compris de ses pairs, totalement refusé par ses proches. Il n’empêche : confrontée à l’insoutenable souffrance de sa solitude, criant sans discontinuer par ses toiles un message impossible à entendre, Sylvie persistait et peignait passionnément, signant ses œuvres d’un S rageur, tordu et rond comme un plantureux corps de femme, rouge comme un désir….
Dans sa quête continue, elle avait multiplié les formes et les formats, fabriqué ses propres toiles tendues à craquer sur des cadres cloués de ses mains, élaboré ses couleurs en broyant, pilant, mélangeant, pétrissant à l’infini. Elle n’aimait pas les contours que la dimension des toiles imposait à son élan créateur, elle aurait voulu que les murs, le plafond et puis au-delà le ciel, l’espace, deviennent un champ vierge où créer et recréer indéfiniment des mondes, comme un démiurge fou, un sculpteur incapable d’achever son œuvre.
Son œuvre….devant ses yeux marqués de cernes douces, légèrement ciselés de fines ridules, sa dernière toile, immense, dressait ses lignes bleues et rouges, se bosselait d’aplats épais, plastiques, comme si elle avait souhaité unir là les arts, mélanger la peinture et la sculpture….couleur et matière, matière et couleur ….elle voulait rendre l’osmose de la terre et du ciel, le mariage violent des éléments, en donner l’essence plutôt qu’une vision réaliste et convenue. Elle voulait extraire de ses gouaches et de ses huiles un geyser émotionnel et sensoriel, suggérer plutôt que dire. Mais, malgré tous ses efforts, la toile se refusait à elle comme une mariée pudique, et lui renvoyait impitoyablement une platitude, une inanité, comme si son sang refusait de passer de ses veines à cet infini hostile.
La souffrance montait en elle, vive et régulière, un crescendo qui torturait affreusement son système nerveux, accentuait l’arythmie de son cœur jusqu’au vertige, jusqu’au spasme. Le soleil cognait impitoyablement sur les armatures de fer de la verrière qu’il chauffait à blanc, diffusait à l’intérieur de l’atelier une aveuglante lumière qui dénaturait les couleurs travaillées à la nuance près, égarait encore davantage son esprit enfiévré.
Elle haletait maintenant, et ses mains devenaient tremblantes, mal assurées. Echappant au diktat implacable de sa volonté créatrice, le pinceau trempé de bleu outremer étala une flaque grotesque sur la ligne épurée qu’elle avait tracée dans un élan puissant, et dont les dégoulinures s’en vinrent goutter lentement sur le parquer cérusé, grinçant, où ses semelles marquaient leur trace dans la poussière. Une provocation de plus, l’aveu d’une défaite ! D’un geste las, Sylvie repoussa sur son front une mèche de cheveux blonds coagulés de sueur, s’irrita encore de la sentir se recoller, humide, à sa joue, y rester agglomérée et accrochée.
Elle se recula, d’un pas, deux pas, dix pas, pour regarder cette inaccessible toile. Avait-elle voulu voir trop grand, elle qui avait dilapidé ses maigres économies pour acheter davantage de couleurs, de châssis, de toiles immenses capables d’enclore en partie la fantasmagorie de ce monde dont elle n’en finissait pas de sentir la genèse se faire en elle, comme on porte un enfant ?! Se pouvait-il que cela, qui était porteur de tant d’espoirs, de tant d’attentes et d’insomnies glorieuses, d’un incessant combat avec le temps, ne se révèle au final qu’un ridicule avorton, un monstre tout juste bon à susciter la risée ou la pitié. Non ! Cela ne se pouvait pas !
Prise d’une rage subite, impétueuse, Sylvie lança son pinceau, arracha sa blouse sale, qu’elle jeta au vol à travers la pièce surchauffée. Elle regarda autour d’elle avec égarement, se sentant prisonnière, oppressée, défaillante. Mangée de l’intérieur par cette soif de faire, d’expulser d’elle ce qui criait, hurlait avec tant d’ardeur !
Maintenant la sueur ruisselait sur son cou, entre ses seins, sinuait le long de son ventre, lui rendant intolérable le contact du tissu. Avec une hâte farouche, elle ôta ses vêtements, arrachant les boutons qui se dérobaient à ses mains, jeta le tout, se retrouva, nue, la crinière hérissée de ses cheveux défaits battant le bas de son dos, tournant sur elle-même sous le gros œil blanc du soleil, devenant elle aussi un soleil de chair pivotant sur son ellipse à l’infini. Puis se figea, dans une résolution subite : puisque ses mains étaient aveugles, puisque son œil ne voyait plus, elle allait devenir elle–même matière et couleur, s’unir à la toile, devenir elle ! Cherchant à l’aveugle dans le contenu épars des tiroirs de son vieux bureau, elle finit par trouver un cutter, dont la lame étincela un bref instant dans la lumière.
Puis, elle retira non sans difficulté l’immense toile du chevalet et l’aplatit sur le sol, où elle forma une prairie colorée et mouillée, la flaque bleue dessinant un œil frais et inégal, dont les bords continuaient de saigner.
S’emparant des tubes de couleur, elle en vida le contenu pèle mêle sur la palette, puis sur la toile elle-même, brouillant et souillant ce qu’elle avait mis tant de temps à élaborer, à construire.
D’un geste compulsif, elle leva son poignet gauche, assura le cutter dans sa main droite, et sans hésiter, trancha dans le veinage délicat, une ligne pure, d’où l’incarnat de son sang fusa dans une gerbe, tellement belle à ses yeux.
Vite, refusant de céder au vertige délicieux qui montait en elle avec la sensation de cette matière s’échappant de son corps, elle couvrit encore ses cheveux, son corps, avec les derniers tubes de peinture qui, une fois vidés, jonchèrent le sol dans des postures de minuscules serpents vernissés. Etalant sur elle ces mers de teintes qui vallonnèrent les courbes de son corps mince et longiligne, idole païenne et terriblement belle d’un monde qu’elle s’efforçait dans un ultime don de faire éclore, elle se laissa glisser sur la toile où elle s’allongea à plat ventre, les jambes et les bras écartés, et s’efforça de faire corps, roulant lascivement, lentement, d’un bord à l’autre du tableau, comme un bateau hésitant entre deux ports, la voilure de ses cheveux dessinant une résille multicolore, un réseau fou, où les coulures rouges de son sang vinrent tracer bientôt d’étranges signes.
Le soleil au faîte de son parcours accompagna dans le silence ce dernier ballet, enrobant de son large faisceau d’or et séchant, amalgamant dans une seule image, l’artiste et son œuvre, devenue un……
Posée au faite d’un silence,
Je regarde la nuit
Au petit matin blêmi
Je voudrais chausser des chaussures de nuit
Pour chevaucher ces heures sans bruits
4 heures du matin
La ville bruisse encore
De ce volume un peu sonore
Qui jamais ne s’éteint,
Qui jamais ne dort,
Je rêve éveillée à des heures multiples
A des jours colorés d’ailleurs
Ce creux à mon corps, ce creux à mon cœur
Marquages de temps doux et fous
Je suis celle qui ne dort pas
Suspendue à la nuit qui me parle
Et me chuchote des mots forts
Qui me font palpiter d’attente
La nuit berceau de mes errances
Que je voudrais habiter en violence
Avce mes mots qui ne dorment pas…..
Sur les conseils d’une amie coach, je lis activement en ce moment, « Trop intelligent pour être heureux ?» de la psychologue Jeanne Siaud-Facchin, concernant les adultes surdoués et non détectés. Rassurez-vous, je ne me retrouve pas dans le pré diagnostic, souffrant moi plutôt de ne pas avoir assez d’intellect à mon gré !
Mais ce qui a retenu mon attention dans ce livre est qu’elle y désamorce bon nombre d’idées reçues sur la définition de l’intelligence, et apporte donc un champ ouvert à la compréhension et contre les stéréotypes.
Comme beaucoup de ses pairs, elle souligne la plasticité aujourd’hui reconnue du cerveau, lequel ne s’étiole pas au fil des ans mais garde intacte la capacité de connecter et de produire de nouveaux neurones quasi à l’infini pour peu que l’on s’intéresse et que l’on soit curieux, réfléchi, ce qui est avant tout une question de volition. Elle y rapporte aussi le fait que notre cerveau est actif à 100 % de son potentiel, mais que 10 % environ sont « suractivés "sur le moment, lorsqu’on nous nous attelons à une tâche particulière, le reste de la machinerie fonctionnant en souterrain, mais sans arrêt. On est bien loin du postulat d’un homme ne sachant pas se servir de sa tête par ignorance !
Enfin, elle apporte un éclairage éblouissant sur une donnée toujours absente des livres de Qi et autres blablateries sur l’intelligence en y introduisant la dimension affective et sentimentale. Non, l’homme intelligent et le surdoué ne sont pas des intellectuels froids, rancis, non émotionnels. C’est justement le contraire ! L’acuité de leur esprit repose sur une hypersensibilité, une hyper émotivité qui les rend aiguisés à tout, là où l’homme du commun passe son chemin, se cantonne ! Loin de l’amoindrir, ce soubassement est essentiel et favorise des idées, l’accomplissement d’un chemin, et devrait permettre aussi un certain accès au bonheur, si et justement si ces gens ne se voyaient pas constamment caricaturés, incompris, niés, voire moqués. Et étaient aimés pour ce qu'ils sont ! Non pour ce qu'on voudrait qu'ils soient !
Voilà qui a de quoi faire réfléchir, justement, mais qui a de quoi réjouir ! Nous sommes aux antipodes de la vision d’un homme machine, car le facteur justement aléatoire de cet affect, comparé à la rigueur d’un ordinateur, est ce qui donne l’imaginaire, la créativité, qu’aucun appareil même archi dopé ne pourra atteindre.
L’homme intelligent, mais aussi sensoriel et affectif, voilà un domaine dans lequel je veux bien être qualifiée de
surdouée, moi, ou y atteindre, et je persiste et je signe !!!!
Trop intelligent pour être heureux ? L'adulte surdoué
Jeanne Siaud-Facchin Editions Odile Jacob
Photographe et écrivain,
j'aime marier les langages
et partager....
A vous la parole !